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Jiri Kolar
(1914 - 2002)

" La liberté est un art "

par Philippe Lemaire


Le Musée des Beaux-Arts de Dijon présente jusqu'au 30 septembre une remarquable exposition sur l'œuvre de Jiri Kolar, poète et collagiste qui n'a cessé d'étonner par la liberté de son regard et celle de son art. Cette rétrospective organisée dans le cadre de Bohémia Magica, la saison tchéque en France, a été endeuillée par le décès de l'artiste, survenu à Prague le 11 août dernier. Né le 24 septembre 1914 à Protivin, en Bohême du Sud, Jiri Kolar avait 87 ans. Après une longue période d'exil en France, atteint par la maladie, il avait regagné en 1999 son pays natal, qui en a fait un héros.

Le destin de Jiri Kolar est exemplaire à plus d'un titre. Né dans une famille ouvrière (son père était boulanger et sa mère couturière), il est encore adolescent lorsqu'il découvre la poésie au hasard d'une traduction tchèque des Mots en liberté de Marinetti. Fasciné par les jeux du langage, le jeune homme s'intéresse bientôt au surréalisme et découvre en autodidacte l'art du collage des mots et des images. Il expose des montages pour la première fois à Prague en 1937, dans le hall d'un théâtre d'avant-garde et publie un premier recueil de ses poèmes, Certificat de naissance, en 1941. L'année suivante, il participe avec d'autres poètes, artistes et photographes à la fondation du " groupe 42 ". Pour vivre, il exerce de nombreux métiers (barman, ouvrier du bâtiment…), tout en continuant à écrire. Son journal de l'année 1946, Jours de l'année Années des Jours, nous livre des traces de ses voyages en Allemagne et à Paris, et nous révèle l'acuité de son regard et de ses interrogations dans une Europe ravagée.

La poésie est pour Jiri Kolar une autre façon de voir le monde et de le concevoir. Poésie et image sont pour lui un même territoire, qu'il va explorer passionnément, avec cette liberté dont il a compris très tôt qu'elle n'est jamais définitivement acquise. " La liberté est un art ", écrit-il. Un art qui n'est pas sans risques, quand tombe le rideau de fer. En 1953, la publication de son livre Le Foie de Prométhée, composé d'extraits de son journal, lui vaut neuf mois de prison et une interdiction de publier jusqu'à 1964. Après cette expérience dont il dira plus tard qu'elle a été déterminante, il poursuit sa quête d'une " poésie évidente ", une poésie qui s'émancipe des mots. On ne peut ignorer que cette quête d'une " poésie visuelle " est celle d'un poète muselé ! Ses textes de l'époque en témoignent, qui s'intitulent Poèmes du silence ou Poèmes vides -  et ne seront publiés que bien des années après. Ses recherches l'amènent à explorer toujours davantage l'art du collage, qui permet de confronter les images et les mots, sans rester prisonnier de leur sens immédiat ou de leur signification symbolique. Jiri Kolar se lance dès la fin des années 50 dans l'exploration systématique de techniques nouvelles dont il cherche à tirer les meilleures possibilités. Ayant appris dans sa jeunesse le métier de menuisier (à défaut de celui d'imprimeur auquel il aspirait), il apporte à l'élaboration de ses œuvres un soin méticuleux, presque géométrique. Le processus créatif extrêmement fécond qui se met alors en place nourrira ses projets jusqu'à ces dernières années. Dans son ouvrage majeur, le Dictionnaire des méthodes,(sous-titré L'Ane ailé), il décrit et commente ses découvertes, illustrées par des exemples visuels. La liste est longue de ses inventions, qu'il s'amuse à présenter par ordre alphabétique : Agit-prop, Alphabets et chiffres, Amputations, Analphabétogrammes, Antianatomie, Anticollages, Apollinaria, Art accidentel, Art bidon, Art défectueux, Banderoles, Bandes dessinées, Billets de banque, Catalogues, Cheveux, Chiasmages, Choses, Collage hebdomadaire, Collages à accrocher, Collages à glissières et à agrafes, etc… Il faudrait pouvoir détailler chacun de ces procédés… C'est quelque chose, l'inventaire à la Kolar !

En tant que plasticien, Jiri Kolar a bénéficié de la reconnaissance du monde officiel de l'art dès la fin des années 60, quand ses collages ont commencé à être exposés à Prague et dans toute l'Europe, ainsi qu'au Brésil et aux Etats-Unis. Mais Jiri Kolar n'a jamais dissocié son travail de créateur de la liberté de penser, et des libertés tout court. Après le Printemps de Prague, les ennuis ont recommencé pour lui après la " normalisation " qui a suivi l'invasion du pays par les troupes soviétiques. Signataire avec Vaclav Havel de la Charte 77, il est de ceux qui tiennent tête et animent la résistance. A Prague, au grand café Slavia, le coin où se regroupaient intellectuels et jeunes dissidents est devenu fameux sous le nom de " table Kolar " ! Face à la pression du régime, il choisit en 1980 la voie de l'exil et s'installe à Paris, où il adopte la nationalité française. Ses biens et une partie de ses œuvres sont confisqués. Ce n'est qu'après l'effondrement du système stalinien en 1989, qu'il pourra à nouveau séjourner dans son pays, avant de s'y réinstaller peu avant sa mort.

Jiri Kolar était de ceux qui pensent et qui prouvent que chacun peut décider du cours que prendra sa propre vie, en dépit des multiples contraintes que sont l'origine sociale ou culturelle, les nécessités de l'existence, la pression sociale ou le poids de la tyrannie. Son œuvre, qui est à la fois d'une grande rigueur et d'une extraordinaire liberté, illustre admirablement les possibilités qui sont offertes à tous, par l'art et par la vie. Contraintes et liberté s'y affrontent, comme dans la société. A partir de papiers collés sur une surface plane ou sur un objet, elle nous montre que d'innombrables voies peuvent s'ouvrir dès lors qu'on cesse de subir le donné pour devenir créateur - d'une œuvre ou de sa propre destinée. Dans l'époque grise où nous vivons, il n'est pas indifférent que cette belle leçon nous vienne du pays de Kafka et d'un homme qui y vécut des printemps d'espérance, mais aussi, avec toute une génération d'Européens de l'Est, de sombres décennies d'étouffement de la pensée vivante et des libertés qu'elle demande pour s'épanouir.

Jiri Kolar, reconnu internationalement comme un des plus grands collagistes du 20ème siècle, et dans son pays comme un Homme de la Liberté, était aussi un très grand poète, au sens que disait Eluard : " celui qui inspire, bien plus que celui qui est inspiré. "


Philippe Lemaire


L'œil éphémère - Œuvres de Jiri Kolar et Adriena Simotova
Musée des Beaux-Arts de Dijon
Palais des Etats de Bourgogne - Tel : 03 80 74 52 70
28 juin - 30 septembre 2002
Catalogue 80 pages couleur : 19 euros (diffusion Seuil)

 

 

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J.Kolar par Philippe Lemaire
© 2007 Pierre-Jean Varet