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Sylvia Netcheva Ou
l’art retrouvé du collage Par
Pierre Jean Varet
ans
le dialogue du film de Marc Allégret, Henri Jeanson disait : « Tu
ferais un excellent critique. Tu parles fort bien de ce que tu ne connais
pas. » Et
dans son ouvrage, Le coq parisien, Jean Cocteau
répond : «
La critique compare toujours. L’incomparable lui échappe.
» Il
semble bien que l’œuvre de Netcheva répond en écho à ces
critères. On
ne peut s’empêcher, comme dirait Cocteau, de comparer les œuvres de Nétcheva à
la démarche des symbolistes, ou plus précisément au mouvement des
Nabis. Certes
comme les symbolistes - Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, Ravel, Debussy, Moreau,
et tant d’autres - elle préfère la suggestion et l’allusion qui préservent le
mystère – l’épanchement du songe dans la vie réelle – le réseau des
correspondances ; l’alphabet magique de l’univers dans lequel tout devient
signe et symbole. Mais
la part du songe est-elle uniquement le reflet de celui qui s’y
plonge ? Cela
serait se méprendre, car l’œuvre de Netcheva va au-delà d’un simple classement,
elle est une absence de comparaison. Son
œuvre ne se classe pas, elle se surclasse. Si
Netcheva fait parler les fées et les arcanes dans les dédoublements de ses fils
de papiers – si elle donne une histoire à ceux qui n’en ont plus – comme l’acte
premier de toutes religions, les équivalences de matières que produit son art,
allie le pouvoir suggestif à la présence plastique, et cela n’est qu’un non dit
qui se situe au dehors de tous codes. Il
ne fait aucun doute que Netcheva connaît l’histoire de l’art, qu’elle en a
étudié toutes les tendances, tous les aspects, toutes les interprétations et
leurs techniques. Partant
de là elle aurait pu comme tant d’autres artistes devenir la suite logique de ce
maillon sans fin qu’est l’histoire de l’art relié par les passions et les
froides applications de ses acteurs. Mais,
face à ce scénario classique et normalisant, Netcheva fait preuve de sa personnalité sans commune mesure dans
l’art du collage, tant par ses œuvres que par son approche à la
créativité. Elle
ne se situe pas dans un mouvement ou une tendance – et citer ses travaux comme
étant une application textile, est réduire son œuvre sous une étiquette
particulièrement réductrice. Pourquoi
prétendre qu’une femme artiste ne pourrait s’exprimer que dans un cadre
d’application textile : est-ce sous-entendre qu’elle est bien la fille de
son peuple, tricotant le costume traditionnel bulgare, pendant que l’homme –
l’artiste, puisque homme, et non la
femme reléguée à l’application culinaire ou textile– s’occuperait sérieusement
des profondeurs de la création artistique. Il
y a des gens à qui on préfère coller des étiquettes dans le
dos. Il
y a des artistes femmes à qui il est préférable de coller une étiquette sur les
lèvres…de peur d’entendre que l’art est affaire de féminité, et que la
créativité ne choisit ni le sexe, ni l’ordre social, de celui ou de celle qui en
sera le porte-parole. Netcheva
a tout appris de l’histoire de l’art et a eu le génie ou l’intuition de tout
oublier, de tout effacer, et de tout recréer, restituant l’acte créateur
premier, celui qui fut et restera la création pure d’avant même la
création. Ni
art brut, ni art pauvre, ni art d’artisanat, ni art académique aux référents
histographiques, ni art minimaliste, son œuvre est première. Ne faisant aucune
référence à l’histoire de l’art, ou qui contiendrait en elle toute l’histoire de
l’art, comme l’a tant rêvé Mallarmé. Toutes
les œuvres font référence à l’histoire de l’art : technique parfaite,
finition parfaite, création parfaite, œuvre
manufacturable. Mais
l’art de Netcheva se situe avant l’art – avant vingt siècles de sueurs
d’artistes – elle se situe dans l’acte d’avant la lutte, le premier jour de la
première aube, avant la science et sa prescience, avant le visible invisible,
elle est l’invisible vertige de la création, le geste miraculeux sans fin
suspendu dans l’espace. Il
y a l’avant garde – celle qui est
devant l’arrière garde – mais Netcheva est avant
l’art. Tout
est textile, tout est collage, tout est peinture, et de cela naît l’art retrouvé
du collage, comme l’union de tous les éléments, et ce n’est pas un hasard si sa
signature en monogramme encollée sur ses œuvres fait appel au graphisme
typographique. De
multiples éléments composent ses œuvres, mais le contraste n’est que subjectif,
une douce transition, ne faisant appel à aucun affrontement de matière, et ses
collages en nous réfléchissent mieux que nous le miroir de la part primitive de
nos destinées. Œuvre
parfaite d’initié. Mais
l’initiée elle-même connaît-elle son secret, ou en a t-elle perdu la clef comme
elle a effacé toute empreinte de l’histoire de l’art pour n’en conserver aucune
trace, autre que celle de l’esprit des Thraces. Alchimie
perdue, tentation éperdue,
faudrait-il en interpréter les arcanes :
Signe
de Dieu, Dieu
te donne le signe, Mais
tu ne sais qui te l’a donné ! Du
chromatisme à la spatialité, du code photographique à la morphologie, de
l’esthétisme à la matérialité, la polysémie de l’œuvre nous renvoie au signe de
l’artiste. Souligné
par les titres - Interroger les mots pour chercher le sens de l’œuvre – le
leitmotiv résonne de toile en toile, de ricochet en ricochet : Sacrifice,
Offrande, Supplice, Temple, Relique. Les
symboles répondent en chœur : la plume, presque duvet, comme trace de
l’enfance, force génératrice de vie, trace de l’envol, ou trace de la chute.
Le
grillage, la cage de l’oiseau, l’emprisonnement, les cordes, les liens,
l’emprisonnement, la pâte à papier ses crevasses et ses aspérités, ses
empreintes comme les empreintes de ceux qui ne sont
plus. Le
chromatisme des couleurs, couleur de soie comme éffluve des peintures délavées,
ocre des cavernes primitives, et la dentelle en féminité, tradition respectueuse
de l’immortel féminin, des fils comme des toiles d’araignées, et cette toile qui
retient de toujours de s’envoler… Je
rêve de m’envoler disait-elle et répète t’elle toujours
aujourd’hui. Tout
est affaire d’elle – tout est affaire d’ailes. Je
rêve de m’envoler – son premier collage à quatre ans n’était-il pas déjà un
papillon ? L’artiste
garde t-elle en son œuvre la plume comme trace de la chute de celle qui voulait
s’envoler – ou la plume comme trace de celle qui s’est envolée, comme pour mieux
dire : je ne suis déjà plus ici ! Et
les toiles se succèdent, et les signes portent les mots comme les maux de tout
un peuple : « L’effleurage », un lien retient l’œuvre dans
l’œuvre retenue, l’œuvre retenant l’œuvre : ne jamais
s’envoler ! « La
parcelle de l’immensité », encore une œuvre retenant par les cordages une autre
partie d’elle-même, le signifiant et le signifié : ne jamais
s’envoler ! « La
fortune », toujours deux œuvres en une. Mais avant la séparation, la
démarcation de deux parcelles, l’une au milieu de l’autre : les liens
unissent ( union par séparation ) et ne produisent aucun espace libre, mais les
différences ( accentuées par les couleurs vivaces de l’une, et la neutralité
opaque de l’autre) révèlent une séparation
inévitable. Aucune
plume sur la surface retenue et liée : mais une dentelle, trace de
féminité : c’est la femme qui est retenue, c’est la femme qui veut
s’enfuir, c’est la femme qui est déjà partie. « Sacrifice
», titre particulièrement utilisé, obsession, sacrifice ( celui du non
départ ) : je suis sacrifice parce que je suis sacrifié, l’œuvre en
elle-même est sacrifice-sacrifié puisque l’artiste est
sacrifié-sacrifice. Parmi
de multiples matières, corde, fil d’or, plume, se dessinent en relief une
amphore ( pour l’offrande ?) ou un navire dont les mats seraient composés
de cordes et de liens vers le ciel. Magie noire pour œuvre
blanche. On
ne peut porter un regard sur une œuvre sans y transmettre ses propres fantasmes,
ses propres illusions et désillusions. Et
si je dis de mes lèvres muettes : Netcheva, n’est-ce pas là un moyen de
m’approprier ce nom, cette œuvre et cette vie pour étayer ma propre vision du
mensonge universel, du départ inéluctable de toutes choses, du transfert des
âmes à nos songes accolés. L’art
est silence dit-elle. Mais
il existe des œuvres qui vous incitent au dialogue : les œuvres vous
parlent et leur silence n’en est que plus
élogieux. Cette
résonance unique, cette alchimie secrète est au sein même de l’œuvre de
Netcheva, cela se nomme l’art des arts, cela se nomme
poésie. Et
si la plume signifie l’absence, il faut déflorer l’âme de l’artiste qui hante
chaque toile par les chuchotements déposés : l’artiste vous guide : il
est le médium entre Dieu et les éléments. L’artiste
ne se découvre que pour mieux se découvrir soi
même. En
cela, les œuvres de Netcheva illuminent en nos âmes la marqueterie de nos
sentiments étouffés. PIERRE JEAN VARET
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