

SERIAL COLLEUR*par Arthur de la Bonte
ne heure du matin, plein hiver parisien. Je revenais d’un accrochage laborieux (les accrochages sont toujours laborieux), du côté de la République. Place du Châtelet, la voiture de police a pilé ferme devant ma guimbarde, m’obligeant à un freinage en catastrophe. Les trois pandores ont jailli de leur boîte, fins prêts pour la grande série de questions pour un champion, telle qu’on l’enseigne à l’École de la police impolie. “Carte grise, orange, permis de conduire, assurance, contrôle technique, vignette...” a énuméré le numéro un sans reprendre son souffle. C’est bien regrettable d’ailleurs, compte tenu de l’haleine avinée qu’il propage. Cela faisait beaucoup de choses en même temps et me rappelait l’inventaire de Prévert.Mais je me suis abstenu de tout commentaire, laissant à la lune la responsabilité de ses réflexions dans l’eau sale du caniveau. “Papiers d’identité « a complété le numéro deux. Je lui répondrais bien que pour un collagiste, l’identité d’un papier est souvent plus intéressante que l’inverse, mais il est un peu tard pour engager un tel débat. Je sais qu’il est déjà trop tard. “Venez d’où comme ça ?...” J’ai comme l’impression que le jeu consiste à faire des phrases d’une longueur inversement proportionnelle à celle de la moustache du locuteur. Freud aurait apprécié, et Lacan encore plus. Je me sens malgré tout obligé de lui répondre machinalement. “J’étais à une exhibition, pardon une exposition” (après deux ans passés en Angleterre, mon vocabulaire me joue des tours). ”En fait, ce soir on s’est fait un accrochage entre amis. On est un petit groupe d’amateurs, savez-vous.” J’ai bien conscience que tout ceci n’est pas limpide. Une lueur- un lampadaire même- d’espoir éclaire son regard sourcilleux. “Quel genre d’accrochage”se renseigne le moustachu numéro un. “Avec des chaînes”, répondais- je.”Parfois des crochets. Je préfère les chaînes car tout le monde peut s’accrocher facilement. Ce soir nous avons aussi utilisé un chevalet. Celui qui s’expose sur un chevalet est d’ailleurs toujours bien admiré. Tout le monde en rêve du chevalet mais ça se mérite.” Le numéro trois s’est déjà éloigné de notre groupe avec son talkie-walkie de brigadier-chef. Il est resté silencieux jusqu’à présent. Proust ne devant pas faire partie de ses auteurs favoris, il entend bien rattraper le temps perdu. Je saisis quelques brides de la passionnante conversation qu’il entretient avec son commissariat central. “...Affirmatif... un réseau SM certainement... poursuivons les investigations etc.....” La phase dite de la “fouille au corps” peut alors commencer. Je renonce à les avertir que je n’aime pas les chatouilles, sauf lorsque j’ai besoin de faire une rime en “ouille” -généralement en fin de repas et jamais devant les enfants. De toutes façons, ils sont bien trop absorbés à contempler ce qu’ils viennent de dénicher au fond de ma poche. “Et ça, c’est quoi demande le champion des phrases courtes. “ça, c’est mon cutter” dis-je fièrement. “Modèle BHV.Je l’utilise moins aujourd’hui car je préfère la déchirure au découpage. Plus directe. Plus sensuelle aussi.“ “Arme blanche triomphe modestement le numéro deux. “Manche jaune”, crois -je utile de préciser. Dès qu’il s’agit de découpage, j’aime bien la précision. Je décide de satisfaire leur curiosité avant qu’ils ne retrouvent l’usage de la parole. “C’est mon outil de travail, voyez vous. Avec ça je coupe, j’incise, j’entaille et cela me procure beaucoup de plaisir. En ce moment je travaille beaucoup. Je termine une série de femmes. Des sujets plus tous jeunes. Époque 1920/30.J’en ai une dizaine à achever pour le mois prochain. Un petit contrat que j’ai eu la chance de passer avec un amateur fortuné” J’aurais dû me rappeler que depuis quelque temps un illuminé qui se fait appeler “le Neveu de Jack l’Éventreur” a entrepris de trucider les vieilles dames de l’Est parisien. J’aurais dû, en effet. Le numéro 1, qui doit être pourvu d’un excédent de bagage scientifique, pronostique des tâches brunâtres sur le manche de l’objet suspect. “C’est du sang”, lui précisé-- je ; ”Je voulais récupérer une chaussure de femme, une belle chaussure, je les collectionne ;,, , Mais parfois vous devez amputer carrément à hauteur de la cheville, quand ce n’est pas la jambe entière. Plus le sujet est vieux, plus il est difficile à travailler. Bref, je me suis énervé et je me suis entaillé la main. Mais tout ça c’est la faute de mon fournisseur de colle. Il m’en a livré de la mauvaise. Rien de plus néfaste que la mauvaise colle. Un découpeur sans bonne colle, c’est comme un boucher sans chambre froide. Vous apprécierez la métaphore, hardie j’en conviens.” Le préposé aux transmissions a déjà repris ses supputations radio-- diffusées : “...bla bla bla...Trafic de vieilles dames et tueur présumé de stupéfiants...son compte est bon” Je lui signalerais bien que si mon compte est bon, le mot le plus long qu’il me vient à l’esprit le concernant ne contient que trois lettres, dont un “c”. Je lui signalerais bien. Mais à quoi bon? Ses collègues ont déjà entrepris de fouiller ma voiture. ‘ Chef, un colis suspect” s’exclame le numéro 2, l’air réjoui de celui qui veut gagner des millions de lofts à la télé. “Ce soir on est vernis” confirme le numéro un. “En ce qui me concerne, mon vernissage n’est que demain soir, crois -je utile de les informer. Voulez-vous un carton ?” “On vient de le trouver ton carton ! Et qu’y a t il dedans jubile le découvreur. “Des papiers divers. Des documents indispensables à mes activités” avoué -je. “Intéressant. Très intéressant.” pontifie le numéro un qui doit avoir un poster de Navarro au-dessus de son lit. Je ne lui fais pas dire. Cinquante francs la caisse de vieux papiers aux puces de Clignancourt, La Mecque plus ultra des collagistes. Mes examinateurs ne tardent pas à extraire de la dite caisse une liasse de vieilles cartes d’identité, papiers administratifs, titres d’emprunts russes et autres pièces de collection. Et de la pièce de collection à la pièce à conviction... il n’y a qu’un pas qu’ils se font une joie de franchir à grandes enjambées. “Il y a aussi du matériel administratif» s’exclame le numéro deux. Le “matériel administratif” auquel il fait allusion consiste en fait en un lot de vieux tampons encreurs aux manches de bois noircis et qui ont probablement fait toute leur carrière dans les tiroirs d’un bureau d’une sous-préfectures reculée. Je me sens obligé de me justifier, mais avec de moins en moins de conviction : “C’est pour le mail art” expliquée; ”les faux timbres, les faux cachets, le détournement et l’art postal...” Ce disant, je me rends bien compte que j’aggrave mon cas. Je me demande d’ailleurs si je ne le fais pas exprès. Je me le demande vraiment. “Nous interrogerons ce dénommé Mélard en temps utile”, intervient le chef des transmissions ; ”Trafic de faux papiers, recel de cachets officiels, détournement de sac postal, la boucle est bouclée. On va enfin élucider l’affaire du courrier de Lyon, deux siècles après. Pour le moment, on s’arrache et on le colle au trou vite fait”, enjoint- il à ses subalternes. Je collabore bien volontiers à sa proposition, mais c’est la dernière fois : “L’arrachage, c’est passionnant! D’ailleurs si vous êtes intéressés, je puis vous confier quelques noms :Villéglé, Hains...” “Chef, il balance ses complices...” s’affole le numéro un. “Pour ce qui est de coller sur un trou”, poursuis-je sur ma lancée, ”c’est une question technique intéressante. Pas simple mais réalisable. Une question de méthode. Peut-on coller du rien sur quelque chose et réciproquement? C’est le grand art du vide dont l’esthétique reste à formuler...mais j’y travaille d’arrache pied, c’est le cas de le dire” Ils en restent bouche bée. Dès que ça devient un peu conceptuel, forcément… ce n’est décidément pas en leur compagnie que je ferai avancer le débat. Je décide donc de prendre congé : “Messieurs, il se fait tard et je me vois contraint de vous quitter. Et comme le magasin “Rougier et Plé” ne se trouve qu’à quelques pas d’ici, je ne saurais trop vous conseiller d’aller vous y faire encadrer, format raisin bien sûr, le plus approprié à la couleur de votre organe nasal.” Je commence à m’éloigner tranquillement et m’apprête à traverser la rue, bien au milieu du passage piéton. Le cadrage c’est important. La détonation ne me surprend pas vraiment et je me retrouve aussi sec allongé sur le trottoir et la tête dans le caniveau. Mon menton repose sur un vieux bout de carton tellement détrempé qu’il n’en est même plus ondulé. Impression inconfortable de me retrouver propulsé dans un tableau de Coaquette.
Honorifique, certes, mais inconfortable. “Chef, j’ai fait une bavure” crois-je discerner en fond sonore. Bavures, Coulures...je leur expliquerais bien que c’est le lot quotidien du collagiste et qu’il n’y a pas de quoi en faire tout un aplat. Je leur expliquerais bien, même s’ils ne le méritent pas vraiment. Mais le temps presse et je suis trop occupé à résoudre les dernières questions essentielles qui se bousculent à l’intérieur de ce qui me reste de tête...Est ce que Schwitters rebouchait ses tubes de colle ? Est ce que Prévert passait l’aspirateur après ses découpages? C’est la plume qui fait le plumage, ce n’est pas la colle qui fait le collage, disait Ernst ; certes, mais pouvait-il prévoir que de nombreux collagistes se feraient plumer... ?Et Breton, avait-il un chapeau rond ? ? ? Heureusement le spectacle qui s’offre à moi m’apporte un ultime réconfort. Mon sang s’est mêlé à l’eau trouble du caniveau et aux résidus d’huiles, d’essence et autres liquides qui habituellement peu ragoûtants ont décidé de s’accoupler en cet instant pour créer un mélange sublime. À quelques centimètres de ma tête, un fragment de carte postale, bien mal en point lui aussi, joue les petits bateaux et dérive lentement. C’est un portrait noir et blanc de jeune fille en robe de communiante et il ne date pas d’hier. Encore quelques secondes et elle pénétrera le somptueux liquide rouge et or dans lequel mon cerveau fait trempette. Devant un tel tableau, un collagiste peut mourir tranquille. ça tombe bien, c’est exactement ce qui m’arrive.
*Traduit de l'américain par BERTRAND ATHOUEL.
TOUT L'ART DU COLLAGE :
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| Sérial Colleur, une nouvelle de A. de la Bonte |
| © 2007 Pierre-Jean Varet |